Ibant obscuri sola sub nocte
Encore cet énorme dé qui roule vers moi – ce gros dé qui roule, roule, raclant le noir, raclant le rien – dans le noir épais ; d’où vient cette lumière qui l’éclaire ? Il n’y a que lui. Et dans ces flots denses de pénombre il roule lourd pour s’écraser lourdement sur une de ses faces – ses sales faces maudites. On me montre la face élue, que je ne peux voir d’où je suis, je suis trop petit, ou le dé est trop grand, je devrais l’escalader pour la voir.
Quatre. (Les hôpitaux n’ont pas de chambre quatre au Japon, parce que quatre en japonais veut dire mort. C’est fait exprès à tous les coups. C’est très amusant d’ajouter ce genre de petits détails à ma torture. Ca ne veut rien dire.)
Et voilà le pion, ce pion gigantesque, qui manque de briser l’univers à chaque pas. Il fait retentir ses gros pas impudiques sur chaque case, en retombant lourdement, de tout son poids mort ; chaque pas, massif, sourdement assourdissant, fait retentir l’obscurité et vient frapper successivement les quatre cases. Un, deux, trois, quatre. J’entends presque la voix enfantine qui compte. Vous trouvez ça drôle ?
Je vois la case, elle est gravée, comme les autres, et les traits fins dessinés dans son bois sombre forment cet inquiétant motif – enfin je les trouve inquiétants ces yeux qui me regardent à travers/derrière le buisson. Ils brillent dans le noir, et me fixent lugubrement, le sourire à leurs invisibles lèvres. Oh non, encore la case, elle s’ouvre sous mes pieds – je savais que ça serait comme ça, pourquoi es-ce que je suis incapable de m’en souvenir à chaque fois, ça m’éviterait cette stupeur qui me paralyse trois bonnes heures après. Elle s’ouvre sous mes pieds ? Je suis le pion ?
Je tombe – je hais ce haut le cœur déchirant – j’ai la nausée.
Une très longue route s’étend devant moi. A tous les coups elle est infinie. Quoi que, je ne peux pas savoir. Je marche, comme les centaines – non, les milliers –de gens devant et derrière moi. Pas un ne dépasse de cette route goudronnée d’un mètre et demi environ. Autour de la route, de la terre, nue, poussiéreuse, qui va jusqu’à de petites digues de terre parallèles à la route ; elles sont à quelques mètres. Je me repose un peu – ce calme me fait du bien. Ces gens ne disent rien, et se trainent lentement le long de cette route. Je vais un peu plus vite qu’eux mais je me traine aussi, tout est lourd, chaque mouvement semble être un effort infini – j’aurais eu le temps d’en faire quarante pendant ce temps. Il faut que je me dépêche ou les ennuis vont encore me rattraper. J’entends des cris déchirants derrière moi (trop tard), derrière une des collines sur laquelle rampe la route en s’élevant lentement. Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est ? Cette chose horrible, qui leur arrache ces cris qui vous feraient vomir tant ils semblent inhumains, désarticulés, cette horreur liquide, solide, qui flotte dans l’air densément et envahit mes oreilles – cette chose qui provoque une telle terreur, cette plainte qui vient des tréfonds de leur gorge pour remonter en un gargouillis plein de leur angoisse animale, cette chose doit être abominable. Fuir, fuir, fuir. Non, je dois aller voir, ou ça va encore durer des heures – l’angoisse, le stress, la peur, sans savoir ce que je fuis, ce pour quoi je préférerais me tuer plutôt que de le vivre, plutôt que d’y faire face. Je me fraye un chemin en contre sens, je lutte à chaque pas. Je me dis finalement que ça serait plus pratique de marcher à côté de la route plutôt que de bousculer ces êtres aux traits figés – elles sont moches ces statues, ils sont empotés ; ils n’ont pas peur ou quoi ?-. Je m’écarte de la route ; je glisse étrangement le long de son côté, comme si j’étais aimanté. Mais je glisse à un rythme inégal, inconstant ; parfois, je me tortille pour relancer le mouvement, qui devient alors frénétique, et me fait siffler les oreilles au vent. Je suis allé un peu trop loin, je m’aimante pour revenir vers cette masse sombre que je vois un peu plus loin – les gens ici ressemblent à ceux que je côtoyais tout à l’heure. Je me désaimante en tournant sur moi-même comme pour me dévisser, je ne suis plus qu’à quelques mètres du lieu du drame.
Et je vois ce petit rouleau compresseur, qui fait juste la taille de la route, qui roule aussi lentement qu’inexorablement, et qui tasse la route, et écrase les êtres devant lui comme de la simple matière, dont il extrait en les pressant les cris les plus terribles, les plus primaires. Je ne peux soutenir cette vue davantage – personne ne conduit la machine, je ne peux la sommer de s’arrêter, et ces gens semblent muet et sourds à tout ce qui leur est extérieur ; je leur dit de se pousser de la route, de regarder derrière eux, de faire quelque chose, de réagir ! Rien n’y fait. Je m’époumone en vain, dans le fracas du moteur qui vrombit paisiblement, et des cris des innocents surpris de se faire soudain rouler dessus. Si je ne peux rien faire, il faut alors fuir. Je sue tous mes esprits, et m’éloigne progressivement de la source de danger, pour arriver, écervelé, quelques mètres plus loin. Même décor, même gens, il n’y a que la distance qui me sépare de la machine du rouleau compresseur – c’est comme ça qu’on dit. Pourquoi les gens derrière la machine n’étaient pas écrasés ? Je n’ai pas vu de sang derrière. Même décor désertique, tout se développe à l’infini. Je décide finalement de faire la route en m’aimantant ; je m’éloigne du centre de la route, et marche juste sur son bord. Oh non, ça ne marche plus, pourquoi ? Il doit y avoir quelque chose que je ne fais pas correctement. Je saute sur le bord, impuissant, fatigué, impuissant – ah non je l’ai déjà dit, je suis vraiment fatigué de toute cette mascarade. Ca marche ! Je glisse ; pas très rapidement au début, comme si quelque chose freinait, frottait. Je me tortille pour voir, ça avance plus vite, je me tortille encore plus sur moi-même et ma vitesse devient prodigieuse. Le vent frais me polit les joues, je ris, et le laisse s’engouffrer dans ma bouche – je vais si vite que les être ternes parmi lesquels je marchais ne m’apparaissent plus que comme une masse grise. Un ravin !
Haut le cœur.
Noir – le dé. Je n’en peux tout simplement plus. Je veux juste arrêter de jouer. Mais non ce n’est pas possible. Le dé, ce foutu dé, boum boum boum dans les tréfonds de mon âme (CA VOUS AMUSE ?!) tout mon petit être faiblard, qui tremblote, au bout de ce petit fil qui bat ses quatre mille petits coups par seconde, chaque pulsation est une terreur sans retour, une épouvante sans lendemain. Les coups assourdissants du pion, qui se traine comme un gros pachyderme moribond, tout vaniteux de son poids monstrueux, et tous ses replis suintent muettement cette lourdeur étouffante – ne pas être, ne pas être, il devrait y songer, putain ! Une bouffée d’air inimaginable. A chaque nouveau coup de ce cours des choses qui me harcèlent de toutes ses petites forces non quantifiables – vous ne comprenez pas que ce n’est pas la peine de déchainer toute votre violence pour me harasser, pour me torturer – je sue déjà de tous les pores de mon être, je ne suis qu’un petit pantin immatériel qui tremble comme un mouchoir de verre, un fil d’araignée, à chacun de vos souffles – et vous ressentez le besoin de m’envoyer en pleine face vos ouragans gutturaux ? Et voilàlalalalalala, le petit dé, le petit pion, et la case qui s’ouvre sous mes pieds – j’y ai pensé ce coup là, bravo, mais j’ai encore eu aussi peur, donc ça ne sert à rien – et la petite case avec ses mignons petits dessins, ses petits dessins monstrueux, et non, non je ne veux pas y retourner, je ne veux pas, s’il vous plait, je ne veux pas.
Haut le cœur. J’ai envie de pleurer, mais je ne peux pas, et mon moi d’une seconde après l’a oublié, et ne peut s’en libérer.
Je suis assis sur un carrelage blanc et noir. Période de flottement où je prends conscience, connaissance de mon univers d’une façon un peu léthargique, sans vraiment rien penser clairement, de façon perçante. La reine, grosse et fat, m’épie de tous les replis grassement remplis de sa robe. Il y a des gens autour, je ne sais pas qui c’est, je ne le connais pas, ne les voit pas, mais ils sont là, pour remplir la salle immense dont j’occupe le centre. La reine est en face de moi, dans son trône orné. Je suis assis sur le sol en face d’elle, autour de moi un grand espace – ils ne doivent pas avoir envie de m’approcher de trop près, je suis seul, donné en pâture à tous ces petits yeux qui dévorent le moindre petit détail. Eux sont carnivores, ils grignotent, elle engloutit soudainement, d’un seul bloc, sans crier gare. (Ah, une gare, le bonheur – on quitte à la gare, mais on retrouve aussi – on retrouve une présence connue et rassurante, l’ombre chaude du creux d’un cou, et son parfum adorable.). Des cadeaux tombent délicatement du plafond de la salle, il n’y a pas de trappe, je le sais même si je n’ai pas fait l’effort de regarder vers le plafond et d’offrir ma gorge aux regards carnassiers qui m’entourent. Un cadeau est posé devant moi et flotte. Depuis le début, une sorte de silence désagréable me donne l’impression d’évoluer – même si je n’ai pas bougé- dans un univers de coton – même si on ne le voit pas. Les regards sourds, la cruauté sourde de tout ce public, et la fureur sourde de la Reine qui me somme d’ouvrir le cadeau. Je l’ouvre lentement, en tremblant. Il n’y a rien – pas de bombe, sauvé. Elle ne dit rien, comment puis-je savoir qu’elle est furieuse contre moi – ce rictus qui déforme son visage était déjà là tout à l’heure. Un autre tombe, j’essaye de contrôler mes doigts pour l’ouvrir – si c’est une bombe et que mes doigts tremblent, je suis perdu. C’est une bombe ! Ah non. Un autre, le manège recommence. Un autre, je prends un peu d’assurance, et c’est l’enfer entre mes doigts. C’était une bombe. Aussitôt ouverte, elle explose entre mes doigts. Mes doigts n’ont rien, mais une sorte de traumatisme s’est désormais installé en moi. La reine est toute décoiffée, et a le visage tout charbonneux. Ca me ferait rire si son air de harpie furieuse ne me terrifiait – elle ne fait rien, mais c’est encore pire – toute la menace gronde en fond, et vrombit comme les intestins d’un démon ronflant et rugissant. Si un autre cadeau explose, ça le réveillera, et ça réveillera la fureur de la reine, c’est sûr ! Un autre cadeau tombe. Non mais je ne veux pas, je ne peux pas… Je n’ai pas le choix, ça serait encore pire si je n’obéissais pas. Mes doigts nerveux – ce ne sont même plus mes doigts, la peur les rend étrangers à mon corps – commencent à dénouer le nœud qui enserre le cadeau
Quatre. (Les hôpitaux n’ont pas de chambre quatre au Japon, parce que quatre en japonais veut dire mort. C’est fait exprès à tous les coups. C’est très amusant d’ajouter ce genre de petits détails à ma torture. Ca ne veut rien dire.)
Et voilà le pion, ce pion gigantesque, qui manque de briser l’univers à chaque pas. Il fait retentir ses gros pas impudiques sur chaque case, en retombant lourdement, de tout son poids mort ; chaque pas, massif, sourdement assourdissant, fait retentir l’obscurité et vient frapper successivement les quatre cases. Un, deux, trois, quatre. J’entends presque la voix enfantine qui compte. Vous trouvez ça drôle ?
Je vois la case, elle est gravée, comme les autres, et les traits fins dessinés dans son bois sombre forment cet inquiétant motif – enfin je les trouve inquiétants ces yeux qui me regardent à travers/derrière le buisson. Ils brillent dans le noir, et me fixent lugubrement, le sourire à leurs invisibles lèvres. Oh non, encore la case, elle s’ouvre sous mes pieds – je savais que ça serait comme ça, pourquoi es-ce que je suis incapable de m’en souvenir à chaque fois, ça m’éviterait cette stupeur qui me paralyse trois bonnes heures après. Elle s’ouvre sous mes pieds ? Je suis le pion ?
Je tombe – je hais ce haut le cœur déchirant – j’ai la nausée.
Une très longue route s’étend devant moi. A tous les coups elle est infinie. Quoi que, je ne peux pas savoir. Je marche, comme les centaines – non, les milliers –de gens devant et derrière moi. Pas un ne dépasse de cette route goudronnée d’un mètre et demi environ. Autour de la route, de la terre, nue, poussiéreuse, qui va jusqu’à de petites digues de terre parallèles à la route ; elles sont à quelques mètres. Je me repose un peu – ce calme me fait du bien. Ces gens ne disent rien, et se trainent lentement le long de cette route. Je vais un peu plus vite qu’eux mais je me traine aussi, tout est lourd, chaque mouvement semble être un effort infini – j’aurais eu le temps d’en faire quarante pendant ce temps. Il faut que je me dépêche ou les ennuis vont encore me rattraper. J’entends des cris déchirants derrière moi (trop tard), derrière une des collines sur laquelle rampe la route en s’élevant lentement. Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est ? Cette chose horrible, qui leur arrache ces cris qui vous feraient vomir tant ils semblent inhumains, désarticulés, cette horreur liquide, solide, qui flotte dans l’air densément et envahit mes oreilles – cette chose qui provoque une telle terreur, cette plainte qui vient des tréfonds de leur gorge pour remonter en un gargouillis plein de leur angoisse animale, cette chose doit être abominable. Fuir, fuir, fuir. Non, je dois aller voir, ou ça va encore durer des heures – l’angoisse, le stress, la peur, sans savoir ce que je fuis, ce pour quoi je préférerais me tuer plutôt que de le vivre, plutôt que d’y faire face. Je me fraye un chemin en contre sens, je lutte à chaque pas. Je me dis finalement que ça serait plus pratique de marcher à côté de la route plutôt que de bousculer ces êtres aux traits figés – elles sont moches ces statues, ils sont empotés ; ils n’ont pas peur ou quoi ?-. Je m’écarte de la route ; je glisse étrangement le long de son côté, comme si j’étais aimanté. Mais je glisse à un rythme inégal, inconstant ; parfois, je me tortille pour relancer le mouvement, qui devient alors frénétique, et me fait siffler les oreilles au vent. Je suis allé un peu trop loin, je m’aimante pour revenir vers cette masse sombre que je vois un peu plus loin – les gens ici ressemblent à ceux que je côtoyais tout à l’heure. Je me désaimante en tournant sur moi-même comme pour me dévisser, je ne suis plus qu’à quelques mètres du lieu du drame.
Et je vois ce petit rouleau compresseur, qui fait juste la taille de la route, qui roule aussi lentement qu’inexorablement, et qui tasse la route, et écrase les êtres devant lui comme de la simple matière, dont il extrait en les pressant les cris les plus terribles, les plus primaires. Je ne peux soutenir cette vue davantage – personne ne conduit la machine, je ne peux la sommer de s’arrêter, et ces gens semblent muet et sourds à tout ce qui leur est extérieur ; je leur dit de se pousser de la route, de regarder derrière eux, de faire quelque chose, de réagir ! Rien n’y fait. Je m’époumone en vain, dans le fracas du moteur qui vrombit paisiblement, et des cris des innocents surpris de se faire soudain rouler dessus. Si je ne peux rien faire, il faut alors fuir. Je sue tous mes esprits, et m’éloigne progressivement de la source de danger, pour arriver, écervelé, quelques mètres plus loin. Même décor, même gens, il n’y a que la distance qui me sépare de la machine du rouleau compresseur – c’est comme ça qu’on dit. Pourquoi les gens derrière la machine n’étaient pas écrasés ? Je n’ai pas vu de sang derrière. Même décor désertique, tout se développe à l’infini. Je décide finalement de faire la route en m’aimantant ; je m’éloigne du centre de la route, et marche juste sur son bord. Oh non, ça ne marche plus, pourquoi ? Il doit y avoir quelque chose que je ne fais pas correctement. Je saute sur le bord, impuissant, fatigué, impuissant – ah non je l’ai déjà dit, je suis vraiment fatigué de toute cette mascarade. Ca marche ! Je glisse ; pas très rapidement au début, comme si quelque chose freinait, frottait. Je me tortille pour voir, ça avance plus vite, je me tortille encore plus sur moi-même et ma vitesse devient prodigieuse. Le vent frais me polit les joues, je ris, et le laisse s’engouffrer dans ma bouche – je vais si vite que les être ternes parmi lesquels je marchais ne m’apparaissent plus que comme une masse grise. Un ravin !
Haut le cœur.
Noir – le dé. Je n’en peux tout simplement plus. Je veux juste arrêter de jouer. Mais non ce n’est pas possible. Le dé, ce foutu dé, boum boum boum dans les tréfonds de mon âme (CA VOUS AMUSE ?!) tout mon petit être faiblard, qui tremblote, au bout de ce petit fil qui bat ses quatre mille petits coups par seconde, chaque pulsation est une terreur sans retour, une épouvante sans lendemain. Les coups assourdissants du pion, qui se traine comme un gros pachyderme moribond, tout vaniteux de son poids monstrueux, et tous ses replis suintent muettement cette lourdeur étouffante – ne pas être, ne pas être, il devrait y songer, putain ! Une bouffée d’air inimaginable. A chaque nouveau coup de ce cours des choses qui me harcèlent de toutes ses petites forces non quantifiables – vous ne comprenez pas que ce n’est pas la peine de déchainer toute votre violence pour me harasser, pour me torturer – je sue déjà de tous les pores de mon être, je ne suis qu’un petit pantin immatériel qui tremble comme un mouchoir de verre, un fil d’araignée, à chacun de vos souffles – et vous ressentez le besoin de m’envoyer en pleine face vos ouragans gutturaux ? Et voilàlalalalalala, le petit dé, le petit pion, et la case qui s’ouvre sous mes pieds – j’y ai pensé ce coup là, bravo, mais j’ai encore eu aussi peur, donc ça ne sert à rien – et la petite case avec ses mignons petits dessins, ses petits dessins monstrueux, et non, non je ne veux pas y retourner, je ne veux pas, s’il vous plait, je ne veux pas.
Haut le cœur. J’ai envie de pleurer, mais je ne peux pas, et mon moi d’une seconde après l’a oublié, et ne peut s’en libérer.
Je suis assis sur un carrelage blanc et noir. Période de flottement où je prends conscience, connaissance de mon univers d’une façon un peu léthargique, sans vraiment rien penser clairement, de façon perçante. La reine, grosse et fat, m’épie de tous les replis grassement remplis de sa robe. Il y a des gens autour, je ne sais pas qui c’est, je ne le connais pas, ne les voit pas, mais ils sont là, pour remplir la salle immense dont j’occupe le centre. La reine est en face de moi, dans son trône orné. Je suis assis sur le sol en face d’elle, autour de moi un grand espace – ils ne doivent pas avoir envie de m’approcher de trop près, je suis seul, donné en pâture à tous ces petits yeux qui dévorent le moindre petit détail. Eux sont carnivores, ils grignotent, elle engloutit soudainement, d’un seul bloc, sans crier gare. (Ah, une gare, le bonheur – on quitte à la gare, mais on retrouve aussi – on retrouve une présence connue et rassurante, l’ombre chaude du creux d’un cou, et son parfum adorable.). Des cadeaux tombent délicatement du plafond de la salle, il n’y a pas de trappe, je le sais même si je n’ai pas fait l’effort de regarder vers le plafond et d’offrir ma gorge aux regards carnassiers qui m’entourent. Un cadeau est posé devant moi et flotte. Depuis le début, une sorte de silence désagréable me donne l’impression d’évoluer – même si je n’ai pas bougé- dans un univers de coton – même si on ne le voit pas. Les regards sourds, la cruauté sourde de tout ce public, et la fureur sourde de la Reine qui me somme d’ouvrir le cadeau. Je l’ouvre lentement, en tremblant. Il n’y a rien – pas de bombe, sauvé. Elle ne dit rien, comment puis-je savoir qu’elle est furieuse contre moi – ce rictus qui déforme son visage était déjà là tout à l’heure. Un autre tombe, j’essaye de contrôler mes doigts pour l’ouvrir – si c’est une bombe et que mes doigts tremblent, je suis perdu. C’est une bombe ! Ah non. Un autre, le manège recommence. Un autre, je prends un peu d’assurance, et c’est l’enfer entre mes doigts. C’était une bombe. Aussitôt ouverte, elle explose entre mes doigts. Mes doigts n’ont rien, mais une sorte de traumatisme s’est désormais installé en moi. La reine est toute décoiffée, et a le visage tout charbonneux. Ca me ferait rire si son air de harpie furieuse ne me terrifiait – elle ne fait rien, mais c’est encore pire – toute la menace gronde en fond, et vrombit comme les intestins d’un démon ronflant et rugissant. Si un autre cadeau explose, ça le réveillera, et ça réveillera la fureur de la reine, c’est sûr ! Un autre cadeau tombe. Non mais je ne veux pas, je ne peux pas… Je n’ai pas le choix, ça serait encore pire si je n’obéissais pas. Mes doigts nerveux – ce ne sont même plus mes doigts, la peur les rend étrangers à mon corps – commencent à dénouer le nœud qui enserre le cadeau
Copié/collé pour lire dans de meilleures conditions.
RépondreSupprimerLa suite (sous peu) par mail.
Concours ? quel en est le thème/sujet ?
Je pense à Amarcordons et autres saveurs (et ses copains), et je me dis que mademoiselle, vous qui êtes quelqu'un de poétique, pouvez rendre ce texte fou par la poésie.
RépondreSupprimerSi je devais enlever quelque chose, j'enlèverai simplement le dernier paragraphe (parce que c'est faux, et que ça se sent !).